Homélie pour les obsèques du Cardinal Panafieu

Vendredi 17 novembre 2017

Jean 21, 15-17


Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » Il lui répond : « oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »

La vie du Cardinal PANAFIEU s’éclaire dans ce dialogue avec Jésus au bord du lac. C’est l’évangile de la mission que Simon-Pierre reçoit de Jésus ressuscité. L’unique berger divin, Jésus, confie sa mission à un homme qui connaissait bien lui-même ses propres limites : « Sois le berger des mes brebis ! » Et il lui confie cette mission à l’intérieur d’une relation d’amour personnel : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? » A nous aussi, cet après-midi, Jésus demande si nous l’aimons vraiment. Et à l’intérieur de cette relation avec Jésus, nous recevons notre place et notre mission dans le monde : « sois un guide et un frère plein de tendresse et de miséricorde auprès de tous. »

Le Cardinal PANAFIEU n’a pas seulement entendu cette parole le jour de son ordination sacerdotale (22 avril 1956), ni même seulement le jour de son ordination épiscopale (9 juin 1974) ou quand le pape Jean-Paul II lui a passé au doigt l’anneau du pêcheur, au jour du cardinalat (21 octobre 2003). Il a cherché à voir et entendre Jésus jusqu’à la fin ; et il a cherché à se situer vis-à-vis des autres, auprès de ceux vers qui sa mission le portait, en les servant en vue des choses du Royaume de Dieu. Il a cherché simplement à vivre à la manière de Jean-Baptiste, c'est-à-dire en voulant montrer qu’il n’était pas le sauveur lui-même ; il a cherché à montrer l’unique sauveur : « je ne suis pas le Christ ! Mais regardons-le, lui, l’Agneau de Dieu, qui livre l’Esprit-Saint aux petits et aux humbles. Regardons-le et suivons-le. »

Porté par le regard de Jésus, le Cardinal PANAFIEU a voulu remplir avec persévérance, délicatesse, et intelligence, la mission de montrer à tous, proches ou lointains, que la vie dans le monde trouve son orientation dans le rayonnement de l’amour de Dieu. Nous connaissons en particulier le travail patient que le Cardinal PANAFIEU a mené en faveur du dialogue interreligieux, et le soutien aux responsables de la cité terrestre dans leur volonté de paix sociale.

Pour faire voir le Christ, pour ne pas éloigner les autres de l’amour dans lequel le Christ nous entraîne, encore faut-il être vrai, être vrai dans l’identité nouvelle que le baptême a inscrite dans notre chair. Répondant à la question d’un jeune pendant les JMJ de 1997 à Paris, question qui concernait le doute et la foi, Mgr PANAFIEU avait répondu ceci : « j’ai connu beaucoup d’interrogations dans ma vie. A travers un certain nombre d’événements qui m’ont frappé personnellement, ou qui ont frappés des amis autour de moi, je me suis senti bousculé et questionné… Mon plus beau titre de gloire, savez-vous ce que c’est ? C’est d’être baptisé et confirmé. C’est cela qui compte. Quand je serai reçu par le Seigneur, ce n’est pas d’abord l’archevêque de Marseille qui sera reçu, c’est le baptisé que je suis. C’est la grâce de Dieu reçu dans mon baptême et ma confirmation qui me fait tenir bon dans la foi. Je suis fragile, comme vous. Mais comme vous, je suis habité par la force de l’Esprit et par l’amour du Christ qui me permettent de tenir ferme dans la foi. »

Et à un autre jeune qui l’interrogeait sur le scandale de la souffrance et le mystère de la Croix, il avait dit : « c’est une conviction très forte qui doit nous habiter : nous sommes des êtres qui devons vivre le mystère de la Pâque. Nous passons par la Croix, mais c’est pour vivre dans la lumière… Il faut accepter de traverser des tunnels pour aller au bout du chemin. »

Aller au bout du chemin ! Voilà, peut-être, le fil d’or de la vie du Cardinal Bernard PANAFIEU. Aller au bout du chemin sans quitter des yeux le Christ. Le Christ prend sur lui absolument toutes les souffrances, il vibre à toutes nos joies et il ne nous rejette pas… il va nous chercher jusque dans le fond de nos tunnels.

Comment le Cardinal PANAFIEU s’est-il situé devant la lente et inexorable avancée de la maladie dans son corps, maladie qui durera près de 20 ans ? Quand il a su qu’il avait été touché par la maladie, il a pris, dans la plus grande discrétion qui soit, la décision de rester à son poste, dans son travail d’archevêque de Marseille, et donc de ne pas démissionner. Il a, je pense, renouveler à plusieurs autres moments ensuite, cette décision de rester à sa place de veilleur et de père pour le peuple de Marseille qui lui avait été confié.

Dans cette longue épreuve, il a montré le moins possible aux autres les désagréments de plus en plus cruels que le mal lui imposait. D’où lui venait cette persévérance ? Il recevait chaque jour, dans la célébration de l’Eucharistie, dans les temps réguliers de prière à l’oratoire, et de travail à son bureau, le pain qui donne la Paix, Jésus dans son abaissement et son élévation : Jésus, dans l’immense tendresse de Dieu nous le donnant, pour être notre vie véritable, plus forte que les abandons et la mort elle-même.

Il faut dire que le ministère d’évêque qu’il a rempli était, à ses yeux, un service total rendu au peuple de Dieu dans le monde actuel, un service qui engage le plus profond de soi uni à la volonté inouïe qu’a Dieu de retirer du monde le mal et la mort. Voilà quelle fut la belle et unique passion du Cardinal PANAFIEU. Et il a aimé, oui, il a beaucoup aimé le peuple qui lui était confié !

Il s’agissait pour lui d’être ôté à lui-même pour être totalement à Dieu et donné par Dieu au peuple. Pour l’ancien évêque auxiliaire d’Annecy, à l’exemple de Saint François de Sales, il s’agissait de ne plus s’appartenir, de se considérer en tout comme le serviteur donné par Dieu pour conforter les autres à travers les sacrements et la parole. Et être donné au peuple signifiait pour lui : écouter, et donner humblement les grâces dont Dieu seul est la source. Il s’agissait de ne pas être un obstacle entre Dieu et le peuple, mais d’être uniquement indication pour les autres, comme un doigt tendu vers le Christ.

Cher Père PANAFIEU, vous nous avez incités sans cesse, par votre exemple, à obéir à l’Esprit-Saint qui fait la beauté de l’Eglise. Cette beauté n’apparaît certes pas tout de suite, mais elle est certaine, comme est certaine la lueur du matin de Pâque éclairant toute réalité. Vous nous avez conduits au respect profond des consciences. Vous nous avez montrés la délicatesse et la discrétion qui n’imposent rien mais qui veulent encourager. Vous avez, au fil des jours, réveillé le meilleur en nous. Vous avez voulu par-dessus tout être un disciple de Jésus et un missionnaire de son amour auprès de chacun de ceux qui croisaient votre route.

Frères et soeurs, en nous éveillant au jour de notre véritable naissance, Dieu continue de tisser entre nous des relations qui font vivre, et qui aident à reprendre avec courage le chemin. Dans la joie de l’Eglise, nous apprenons à discerner la voix qui se fait entendre au milieu de la nuit, et que la liturgie de dimanche dernier nous donnait à méditer : « voici l’époux qui vient, sortez à sa rencontre ! »

Jésus est le véritable ami de l’humanité. Il est la raison d’être et de vivre du Cardinal Bernard PANAFIEU avec qui et pour qui nous prions. En lui Jésus, tous peuvent recevoir la joie d’être rassasiés dans leur soif de justice, de réconfort et d’amour. « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? » En répondant à la demande du Christ de nous entraîner à l’aimer lui-même, chacun de nous peut redire en cette heure son oui personnel. Il peut renouveler son engagement dans la responsabilité chrétienne. Appuyés sur l’exemple de ceux qui nous ont précédés, nous pouvons répondre nous aussi au Christ : « oui, Seigneur Jésus, toi, tu le sais, je t’aime. »

Amen

+ Benoît RIVIERE